Chapitre 2 !

2

31 décembre 2095

«L’homme au pull-over rouge tenta de s’accrocher à une poignée de secours mais la
pression fut plus rapide à l’emporter. La porte ouverte donnant directement sur le ciel ne tarda pas à l’engloutir.
Jamais cette adolescente blonde n’avait vu pareil horreur que le spectacle qui, malgré sa volonté, s’offrait à ses yeux.
L’homme qui devant elle avait été happé n’était autre que son père.
Mais la jeune Liria ne pourrait résister longtemps à l’appel d’air qui avait successivement emporté les membres de sa famille. Impuissante, elle avait vu sa frêle petite sœur disparaître dans le firmament malgré la main suppliante qu’elle lui avait tendue. Mais il était déjà trop tard. Sa mère s’était lancée à la poursuite de sa fille fragile qu’elle ne pouvait voir mourir.
Et ensuite son père avait été emporté loin d’elle. Que lui restait-il ? Rien. Si ! Ce jeune adolescent aux yeux marrons qui lui souriait au fond de l’appareil. Mais il disparut avec un geste d’adieu gracieux. Pas Tilus ! Elle n’avait plus aucune raison de vivre, et dans un geste fou avait délibérément lâché le poteau qui depuis peu de temps assurait sa survie.
Elle fut tout de suite aspirée, mais une jeune fille aux cheveux d’un brun saisissant, ondulants sur ses épaules dénudées, la tira jusqu’au siège auquel elle se cramponnait. Leurs regards se croisèrent avant que le poids de Liria oblige la jeune fille à lâcher prise et qu’elles se retrouvent main dans la main, virevoltant dans le vaisseau avant de se retrouver à l’air libre.
L’enfant aux cheveux ténébreux fut projetée contre la coque du vaisseau, dans une explosion de sang et un craquement sinistre. »
« NON ! »
Liria s’était redressée, affolée. Elle regarda autour d’elle, et d’un air rassuré, se tourna puis s’allongea. Mais ses efforts pour retrouver le sommeil furent vains, tellement les images de ce cauchemar étaient pénibles et effrayantes, et cela faisait si longtemps que chaque nuit il se répétait inlassablement, torturant Liria au point de lui faire détester la nuit. Elle redoutait le moment où tous les jours elle devrait s’endormir. Chaque nuit à passer était pour elle une épreuve presque insurmontable, et la perspective de devoir supporter ces troubles toute sa vie lui était douloureusement rappelée à chaque fois qu’elle se réveillait en sursaut après avoir vu cette fille, qu’elle ne connaissait même pas par ailleurs, mourir.
Ce cauchemar était réellement le pire qu’elle eut jamais fait, car elle y perdait sa famille, sa précieuse famille. Et elle avait tellement envie de connaître cette fille qui lui sauvait la vie dans ce vaisseau, et qui mourrait, par sa faute ! Elle se sentait coupable de ce rêve, coupable des évènements qui s’y passait.
Mais que pouvait-elle y faire ?

« Liria ! S’il te plaît, aide moi à accrocher ça. »
Liria reconnut la voix de sa mère, qu’elle n’avait pas vue en passant dans le couloir. Elle était pourtant juchée au-dessus de la plate-forme sur coussin d’air qu’elle lui avait offerte pour son anniversaire, et tentait de suspendre une banderole imprimée « Bonne année 2096 » de part et d’autre du plafond. Mina, c’était son nom, fit descendre la plate-forme pour que Liria monte à son tour dessus. Elle pressa un bouton qui fit s’ouvrir le côté de l’engin, laissant apparaître une planche annexe sur laquelle Liria monta.
Après de multiples efforts, elles accrochèrent finalement, non sans soulagement, la bannière multicolore au plafond.
Elles contemplèrent d’un air satisfait, mêlé de stupéfaction, les lettres clignotantes de la banderole. Ce simple bout de tissu s’illuminerait encore plusieurs heures avant de redevenir une bannière ordinaire, comme on en faisait il y a 50 ans et plus, dépourvue d’artifices.
« Ça m’était complètement sorti de la tête, songea tout haut Liria, rompant ainsi le silence qui s’était instauré entre les deux femmes.
Mina, surprise, chercha ce qui avait pu sortir de l’esprit de sa fille, mais ne trouvant pas la réponse à l’affirmation de Liria, se résolut à poser la question :
– Quoi donc chérie ?
– Que ce soir nous allions passer en l’an 2096.
– Ca m’étonne de toi, d’habitude tu te fais une joie d’organiser le réveillon !
– J’ai d’autres préoccupations, murmura la jeune fille, d’un air penaud.
– Toujours ces cauchemars ?
– Tu as deviné, soupira tristement Liria.
– J’imagine que cela doit être très énervant.
-C’est le moins qu’on puisse dire… »
Les bras croisés, Liria s’était retournée vers le mur, pour que sa mère ne puisse voir les larmes qui perlaient sur son visage. Mais le bruit de ses sanglots étouffés n’échappèrent pas à l’oreille avertie de Mina, qui l’enlaça à la façon d’une mère, tendrement et avec toute la protection possible.

Zile, les mains remplies de pâte, se grattait discrètement le nez, à la façon des petites filles étourdies, sans s’apercevoir que tout le monde pouvait la voir, avant de fourrer avec encore plus de subtilité ses doigts dans le plat où elle était sensée pétrir la pâte. Bien sûr, la scène n’échappa pas à Liria.
« Pourquoi Zile n’utilise pas l’auto pétrisseur ? Cela serait plus pratique et plus…hygiénique que de pétrir la pâte avec ses doigts, commenta Liria. »
Son père, Rigart Dreams, qui préparait sa spécialité, c’est à dire une purée, se retourna étonné à la vue de sa fille qu’il n’avait pas entendu arriver. Cet homme d’une quarantaine d’années, père comblé et distrait, avait une allure tout à fait sympathique, derrière ses yeux verts et ses cheveux d’un noir de jais. Chaque fois que Liria l’observait, elle avait l’impression de revoir son arrière-grand-mère dans l’immensité de ses yeux pénétrants, qui lui donnait un air doux et tolérant.
« En fait, elle voulait s’amuser, en pétrissant elle-même la pâte, répondit-il sans comprendre la véritable signification des paroles de sa fille aînée.
– Oui mais ce n’est pas très propre, répéta Liria, avec insistance en reniflant bruyamment.
– Ah… Oui Zile, tu devrais arrêter maintenant, la pâte est prête je pense.
Quand il eut comprit le sens subtil de la phrase de Liria, qui accompagnée de ses inspirations exagérées, lui donnait toute les chances d’imaginer ce que Zile avait fait, il administra un clin d’œil à sa grande fille et se précipita sur Zile, lui ôta les bras de son douteux mélange et la guida vers la salle de bain.
« Tu sais quoi ma puce ? Liria et toi, vous allez jouer au ballon dehors, d’accord ? conclut-il après avoir inséré les mains de son enfant dans le lave-mains dernier cri. »
Liria eut un soupir agacé, mais pour sauver le repas, il fallait savoir faire des sacrifices !

« Mamie Léa !
Liria se précipita, les bras ouverts, vers sa grand-mère. La vieille femme l’étreignit avidement, avant de la relâcher et de la contempler, un sourire ridé aux lèvres, ce qui n’enlevait rien à son charme. Elle regarda ensuite son fils.
-Toujours aussi beau ! Ça fait plaisir d’être enfin de retour ! »

Liria se tenait dans la rue, face à la piste d’atterrissage, impassible. Elle guettait le moindre mouvement dans le ciel.
« Tu attends ton prince charmant ? Enfin, je veux dire ton cousin… ironisa Léa en la rejoignant.
– Mamie ! Qu’est-ce qui te prend de dire ça !
– Rien, juste une intuition…
– Le genre d’intuition qui commence à peser lourd, remarqua Liria avec acidité.
– Écoute Liria, je vais être franche avec toi. Je sais qu’il t’aime, je sais que tu l’aimes. Alors ne te tracasse pas pour ce lien de parenté, fonce. Tu ne peux pas passer à côté de lui. Vous êtes faits l’un pour l’autre.
– Mais je n’aime pas Tilus ! Et de toute façon c’est mon cousin !
– Les choses ne sont pas toujours ce qu‘elle semblent être Liria.»
Arborant un air plus que perplexe, Liria essaya pourtant de ne pas montrer son étonnement.
Finalement, pour ne pas perdre la face, elle plaisanta, mais son attitude n’échappa pas à Léa.
« Tu as l’air d’en connaître plus sur ma vie que moi-même !
– Précisément. Mais ce n’est pas moi qui sais tout sur toi. C’était ma mère.
– Elle m’a toujours impressionné. Elle savait comment j’allais réagir, comprenait mes sentiments… Elle les devinait même !
– Oui, elle a toujours eu ce don, fit Léa, d’un air malin. »
« Elle me cache quelque chose, pensa Liria. »
Après un silence mal à l’aise, Léa repartit dans ses taquineries, ce qui eut le don d’énerver Liria.
« Et puis personne n’a oublié, le jour de l’enterrement de son père, le long baiser que tu lui as… donné.
– Mais mamie ! Te rends-tu comptes de ce qui lui est arrivé ? Je n’ai cherché qu’à le consoler ! J’étais complètement désemparée, j’ai essayé de me mettre à sa place et je n’ai pas pu me retenir ! Voilà tout !
– Liria, je sais sûrement mieux que quiconque ce qui lui est arrivé, articula Léa, dont les yeux lançaient des éclairs.
– Mamie, je suis désolée, dit Liria, honteuse. »
Elle ne songeait plus au passé de sa grand-mère, au fait qu’elle avait perdu à l’âge de 12 ans son père. Elle regretta de s’être emportée. Sa grand-mère avait eu une vie très dure. En plus d’avoir perdu son père dans son enfance, elle avait élevé seule ses deux enfants, Guilne et Rigart, car son fiancé avait pris la fuite en apprenant qu’elle attendait des jumeaux. Guilne était morte en accouchant de Tilus, et 9 ans plus tard, Léa perdait sa mère. Il y a peu de temps son beau-fils était mort. Sa vie avait été emplie par le décès de ses proches.
Elles entendirent le grondement sourd du vieil avion de Rigart, qui se posa tant bien que mal, dans un bruit de ferraille révélant l’ancienneté du modèle. Une fois l’engin posé, Liria se précipita sur le passager qui sortait par la portière droite de l’avion.
Elle sauta sur lui, enroulant ses jambes autour de sa taille, s’agrippant à son cou.
L’homme chancela sous le poids de Liria, mais avant de tomber en arrière se rattrapa à la portière restée ouverte de l’avion.
« On dirait que je t’ai manqué, murmura à son oreille Tilus, le jeune homme assailli par Liria. »
Liria se contenta de sourire en guise de réponse, et resserra un peu plus son étreinte. Elle posa sa tête sur l’épaule de Tilus, toujours enroulée autour de lui. Il avança tout en portant sa cousine, et salua chaleureusement tout le monde. Les remarques fusèrent sur la position de Liria, mais tous deux était bien contents de se retrouver. Une fois les embrassades terminées, ils partirent au fond du jardin sous leur saule pleureur, où, enfants, ils jouaient, parlaient, se faisaient des confidences. Aujourd’hui, l’endroit restait leur jardin secret.
« Je suis si contente de te revoir ! Tu m’as tellement manqué !
Liria s’était installée, jambes repliées sur le côté, contre le tronc de l’arbre. Tilus s’installa près d’elle, jambes croisées.
– Cela ne fait qu’une semaine qu’on ne s’est pas vu, rétorqua t-il.
– Oui mais je te rappelle quand même qu’avant, tu m’attendais tous les soirs à la sortie du collège et tous les jours nous venions ici.
– Si je pouvais le faire encore aujourd’hui, je n’hésiterais pas, crois-moi.
– Je te crois, et ne pense pas que je te jette la première pierre, parce que je me rends bien compte que de vivre… dans un orphelinat, cela ne doit pas être toujours drôle. »
La franchise de Liria impressionna Tilus. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle parle si ouvertement de l’orphelinat. Les autres contournaient le sujet quand ils parlaient avec lui.
Il contempla le visage de sa cousine. Ses cheveux blonds, raides, mi-longs, coiffés d’une longue barrette ramenant une bonne partie de la belle chevelure sur le dessus de la tête, ses yeux d’un bleu exotique, son nez fin, et sa bouche pulpeuse, tout en elle lui plaisait.
« Non, mais je vais bientôt avoir une famille d’accueil.
Liria blêmit. Bien sûr, elle était contente pour lui, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser à leur quotidien déjà troublé par la mort de son père, qui avait obligé Tilus à vivre dans un orphelinat, puisque sa mère était morte lors de son accouchement.
– Ils habitent à plus de cinquante kilomètres d’ici, conclut-il, comme pour achever Liria.
– Et bien écoute, c’est parfait, fit-elle dans un sourire faussement heureux. »

« Ton rôti est excellent, Rigart.
Tout le monde se tourna vers Pirel Dreams, le cousin de Rigart. Sa remarque flatta plus que tout autre Rigart, car son cousin, grand cuisinier, ne faisait pas souvent de compliments aux autres pour leur cuisine.
– Merci Pirel ! Venant de toi, cela tient du miracle. »
Liria passait son temps à étreindre Tilus, manifestant sa joie par de larges sourires. Comme elle était contente de le revoir ! Telle une enfant, elle montrait à tout le monde que Tilus était son ami, et qu’ils étaient très complices. Elle était fière de se montrer en présence de son grand cousin.

Plus tard dans la soirée, après que le repas fut fini, les gens commencèrent à raconter leurs histoires. La fête du nouvel an était un moyen pour la famille de Liria de se retrouver, et chaque année, elle était organisée chez une personne différente. Cette année, cela se passait chez Liria.
Mina monta sur sa chaise. En la voyant faire, Rigart monta à son tour sur la sienne et commença à parler après avoir réclamé le silence.
« Tout d’abord, merci d’être venus. Pour certains, qui habitent loin, cela n’a pas été facile, mais ils se sont quand même débrouillés pour assister à la fête.
Des applaudissements suivirent sa déclaration.
– Souhaitons un bon anniversaire à Lara, qui fête ses 92 ans dans quelques jours.
Les regards se tournèrent vers Lara qui regardait affectueusement sa nièce, Léa.
– Nous avons une très importante annonce à faire, ajouta Mina.
– En effet, affirma Rigart en lui adressant un clin d’œil discret.
– Voilà, il faudra compter un couvert de plus à la prochaine fête du nouvel an.
Il y eut une explosion de joie dans la salle. Cette nouvelle était sûrement le clou de la soirée !
Liria se précipita sur Mina et lui sauta au cou.
– Ho, maman, c’est merveilleux !
Liria se retourna et vit sa grand-mère, suffocant, cherchant désespérément dans son sac à main quelque chose. Elle se précipita sur elle au moment où celle-ci avalait deux pilules bleues.
– Ca va mamie ? S’inquiéta-elle.
– Oui, oui, ça va, c’est juste cette bonne nouvelle qui m’a un peu chamboulée, voilà tout. »
Quand Léa posa sur la table son sac à main, une feuille soigneusement pliée vola dans la pièce.
Liria la ramassa, puis la déplia.
Sur cette feuille était dessiné un globe, visiblement en verre, dans lequel était enfermé un autre globe, ressemblant au globe terrestre. En dessous du dessin était inscrit un mot : Titlon. Des noms en lettres majuscules ornaient le bas de la feuille : William, Géraldine, Franck, Satine, Tilus, Liria, Marie, Bulo.
Mais pourquoi son nom et celui de son cousin étaient-ils inscrits sur cette feuille ?
Tilus la rejoignit, souriant, et voyant l’étonnement dans ses yeux, regarda par-dessus son épaule l’intrigante page. Il eut une exclamation de surprise en voyant son nom et celui de sa cousine sur ce bout de papier, ce qui retint l’attention de tout le monde. Léa se précipita vers Liria, et lui arracha le papier des mains. Puis, se ravisant, elle lui rendit.
« De toute façon, que ce soit maintenant ou demain, ça ne change pas grand chose, fit-elle, se parlant à elle-même.
Après avoir fermé les yeux pendant quelques secondes, elle reprit :
– Liria et Tilus, je ne peux rien vous expliquer ce soir, mais sachez que cette nuit, vous allez faire un rêve. Dans ce rêve, une femme vous enseignera des choses sur la planète dessinée ici, dit-elle en pointant son doigt vers le dessin. A partir de maintenant, vous devrez croire en vos rêves, ils vous révéleront plus que vous ne pouvez l’imaginer. »

« Tilus ? Tu dors ?
– Hum…
– Tu as entendu ce que mamie a dit ?
– Oui, et alors ?
– Ca ne te fait pas un peu peur ?
– Tu sais, ce soir ils ont tous bu un peu trop.
Liria alluma sa lampe de chevet, ce qui surprit Tilus, et l’obligea à fermer les yeux.
Elle le regarda avec un air soucieux. Quand les yeux de Tilus furent habitués à la soudaine lumière, il les ouvrit lentement, découvrant avec amusement sa cousine, assise au bord de son lit, les bras croisés, le regardant avec insistance, le dessin de Léa à la main. Lui, couché sur son matelas de fortune, s’assit à son tour, en tailleur, et prit la même position que Liria.
– Il y a autre chose qui te tracasse, c’est ça ? devina-t-il.
– En fait, je n’ai pas envie de dormir, parce que je sais que je vais encore faire ce cauchemar… Et en même temps, je suis curieuse de savoir si ce que mamie dit est vrai.
– Donc le mieux, ce serait que je vienne dormir dans ton lit, comme ça si tu fais le cauchemar, tu pourras me réveiller, et tu t’endormiras plus facilement aussi en sachant que je suis là. Et surtout, moi je pourrai dormir ! »
Sans faire de bruit, Tilus se glissa sous les couvertures de Liria. Comme à son ancienne habitude, elle se blottit contre lui, et après avoir éteint la lumière, ils s’endormirent, enlacés.

« J’ai entendu du bruit chez vous, qu’est-ce qui se… »
Rigart s’arrêta de parler, en voyant les deux adolescents serrés l’un contre l’autre, dormant à poings fermés. Il referma doucement la porte qu’il avait entrouverte.
Il repartit, un sourire malin aux lèvres, satisfait mais tout de même gêné de ce qu’il venait de voir.
Il ne se savait pas encore qu’il venait d’apercevoir sa fille pour la dernière fois.

« Bonsoir Liria et Tilus. Je vous attendais.
La femme volait dans une bulle transparente et dorée. Malgré sa nudité, seule sa voix permettait de deviner son sexe, car des paillettes d’or étaient agglutinées sur la bulle de sorte que son visage, ses seins et son sexe soient cachés.
– Léa vous a parlé de ce rêve mais vous n’avez pas vraiment cru en ses prédictions. Sachez qu’elle a raison.
La femme nue marqua un temps d’arrêt, et se tourna vers Liria et Tilus, qui main dans la main, faisaient face à cette étrange apparition. Ils pensèrent tous deux que la femme les regardait, car derrière les paillettes dorées le dessin de son menton apparaissait. Cela prouvait qu’elle avait baissé la tête vers ses interlocuteurs.
– Dés que vous me verrez dans un rêve, tout ce que je dirai, tout ce que je vous montrerai sera vrai.
Les deux acolytes acquiescèrent en silence, seulement d’un signe de tête.
– Très bien. D’abord, permettez-moi de me présenter. Je suis celle que l’on nomme Titlit. Magicienne incontestée, formée par…
Elle s’interrompit brusquement, comme si ce qu’elle allait dire aurait pu compromettre l’avenir des deux adolescents.
– Enfin bref, ne parlons plus de moi, mais plutôt de Titlon, la planète où, dans quelques minutes, vous allez vous retrouver.
Après avoir poussé un long soupir, Titlit reprit son récit, avec une pointe de tristesse dans la voix.
– Titlon se compose de trois continents : le Peuple, la Mortifiée et la Maîtresse.
Le Peuple est le continent central. Y vivent les habitants sous l’emprise de Celui, le prince des trois continents, le roi des quatre océans, l’empereur de Titlon. Il fait régner la Solitude, une sorte de dictature cruelle, qui interdit à tous les habitants du premier continent de former des groupes, des peuples, des villes, qui pourraient menacer son Empire. Les gens sont donc obligés de vivre en ermites. Si quelqu’un passe plus d’une heure en compagnie d’un autre, la traque commence. Celui envoie son armée, ses Esclaves comme il les appelle, pour tuer les fautifs.
Un silence de mort s’installa soudain. Liria déglutit avec peine, et serra encore plus la main de Tilus dans la sienne.
– Bien sûr, il y a des exceptions. Les mères peuvent vivre avec leurs enfants jusqu’à leur majorité, mais aucun couple ne peut se former. Les habitants du Peuple sont de moins en moins nombreux.
Elle sembla prononcer un juron mais ni Liria ni Tilus ne comprirent ses paroles.
– Ensuite, il y a la Mortifiée. Ses habitants, un peuple très lié, les Opis, ont décidé de ne pas se laisser faire par Celui, qui continuait sa conquête des terres, et de violentes batailles ont éclaté entre les Opis et les Esclaves. On appelle ça « la Guerre des rassemblements », car les Opis se battent pour garder le droit de vivre en communautés. La guerre continue toujours, et les Opis sont déjà en train de disparaître. La Mortifiée est morte, sa surface est meurtrie, ses habitants en voie de disparition. Elle sera bientôt un continent fantôme.
Ensuite, il y a la Maîtresse, une grande île à mi-distance entre la Mortifiée et le Peuple.
C’est là que Celui a bâti son Empire. Son domaine y est installé, et les personnes qui pénètrent sur la Maîtresse sont soit des prisonniers, soit des esclaves. Personne d’autre ne peut y entrer.
Cette fois-ci, ce fut Tilus qui avala sa salive bruyamment.
– Une légende parle d’une île, située dans la mer du Faux-Paradis. Cette île serait habitée par un peuple constitué de quelques survivants de la prise de pouvoir sanglante de Celui, et qui auraient fuit. C’est l’unique tribu de Titlon qui n’est pas sous l’emprise de Celui. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. On raconte que Celui a envoyé 300 navires sur l’île. Les 300 reposent aujourd’hui à plus de 40 000 mètres de profondeur, dans les eaux de Faux-Paradis.
Titlit rit discrètement.
– Il y a quatre mers : l’Étroite, la Pointue, la Gardienne et Faux-Paradis, la plus dangereuse de toutes. Pourtant, malgré les dizaines de navires coulés, malgré les milliers de naufragés, malgré le fait que personne encore n’a atteint l’île, qu’on nomme la Légendaire, vous devez y parvenir. Voilà pourquoi je fais appel à vous. Vous êtes ceux qui parviendront jusqu’à la Légendaire, qui découvriront ses secrets. Vous devez sauver Titlon. Une fois sur la Légendaire, vous apprendrez comment sauver Titlon des griffes de Celui. Cette opération est capitale, vous ne pouvez pas échouer.
La sphère s’éloigna, laissant nos deux futurs héros à leurs accablantes pensées.
– N’oubliez pas la carte ! Cria Titlit. Demandez conseil à Léa ! Ayez confiance en Satine !»

Liria et Tilus ouvrirent les yeux en même temps. La première chose que vit Liria, c’est le visage de Tilus, et cette vision lui arracha un large sourire épanoui. Elle aimait contempler ce jeune homme de seize ans, aux yeux marrons, parsemés d’or, si bien assortis à ses cheveux châtains aux quelques mèches blondes. Malgré son large nez qui formait un contraste frappant avec sa bouche très étroite, Liria le trouvait extraordinairement beau. Il sourit en retour, et quand elle sentit le pouce de Tilus caresser sa paume, elle se rendit compte qu’ils avaient les mains jointes, comme dans son rêve.
Elle eut soudain un doute immense. Et si mamie avait raison ? Si ce rêve, Tilus l’avait fait aussi ? N’y tenant plus, elle posa l’ultime question qui allait peut-être changer sa vie.
« Tu as fait le rêve de mamie ?
– Oui… Toi aussi ?
Les yeux de Tilus s’éclairèrent, et il se mit à faire les cent pas dans la pièce, un sourire excité aux lèvres. Puis soudain, il s’arrêta et fixa Liria d’un regard grave.
– Cela veut dire que mamie avait vu juste ?
Il s’était assis sur le lit, les yeux dans le vague, perdu dans ses pensées.
– Comment ? murmura t-il, incrédule. Comment a t-elle pu deviner ? »

« Mamie, il faut qu’on discute je pense ! »
Léa entendit la voix de sa petite fille et ouvrit ses yeux, lourds de fatigue. Quand elle vit Liria marcher, en direction du lit, d’un pas décidé, suivie de Tilus, aussi déterminé que sa cousine, elle comprit aussitôt le motif de leur visite.
« Depuis le temps que je l’attendais… Dommage que tu n’aies pas tenu sept ans de plus maman, songea-t-elle tristement. »
« Vous avez passé une bonne nuit mes enfants ? fit-elle.
– Comment est-il possible que tu saches avant que cela ne se produise le rêve que nous allions faire ? Et le pire, c’est que tes prédictions étaient justes ! C’est insensé ! rétorqua Liria sans même répondre à l’interrogation de sa grand-mère.
– Nous en avons déjà parlé Liria, tu sais que ce n’est pas moi qui connaît tout ça.
– Oui, tu me l’as répété des dizaines de fois, « c’est ma mère qui connaît tout de toi ». Mais je ne m’en tiendrai plus désormais à tes vagues explications ! Je veux la vérité, la vrai, pas tes mensonges !
L’arrogance de la jeune fille ne plut ni à Léa ni à Tilus. Alors que Léa foudroyait du regard sa petite fille, Tilus prit la parole, tentant de calmer sa cousine furieuse.
– S’il te plaît Liria, calme toi. Nous sommes tous les deux troublés par ce rêve et par les paroles de mamie, mais ce n’est pas une raison pour s’énerver.
Lorsque Tilus parlait, Liria se pliait toujours à ses volontés. Sa voix, si apaisante, lui donnait un sentiment de bien-être, et elle savait que s’il prenait la parole, ce serait pour prononcer des mots censés, qui ne blesseraient personne. Ses conseils étaient toujours justes.
– Écoute Liria, je ne peux rien te révéler pour l’instant, mais sache qu’un jour, tu découvriras tout par toi-même. Maintenant il est temps de prendre vos sacs. Je les ai déjà préparés.
– Tout va bien ici ? demanda Mina en entrant dans la chambre. »
Léa se précipita aussitôt sur la porte et la referma au nez de sa belle-fille.
Elle s’empressa de retourner son coussin et une minuscule boule en sortit, volant en direction de Liria qui s’égosillait déjà dans des cris d’épouvante.
Quant à Mina, elle était à nouveau rentrée dans la chambre, demandant des explications à sa belle-mère. Mais celle-ci prit la main de Liria et celle de Tilus et les poussa vers l’orbe qui les aspira.
Mina se précipita vers la boule, accompagnée des cris de Zile qui était accourue en entendant sa sœur hurler.
Mais Léa les retint et lança deux sacs dans la boule, qui commençait déjà à partir vers la fenêtre. Quelques instants plus tard, elle s’envolait dans le ciel, ne laissant qu’un trou dans une vitre.

Liria sentit le sol se dérober sous ses pieds. Instinctivement, elle lâcha la main de Tilus et jeta ses bras vers l’avant, cherchant un support, n’importe quoi, pour s’y accrocher.
Elle sentit tout de suite un rebord sablonneux sous ses mains. Elle s’y suspendit, mais le sable l’empêchait de pouvoir s’extraire du trou.
« A l’aide ! Aidez-moi ! Au secours ! s’époumona t-elle. »
Elle regarda par-dessus son épaule pour comprendre où elle était tombée, et la panique l’envahit à la vue de ce trou profond d’au moins 10 mètres, terminé par des pics pointus où de mornes squelettes gisaient, empalés par dizaines sur les pieux meurtriers.
Ses cris redoublèrent, toujours plus forts, affolés, stridents.
Elle entendit des pas au moment où des larmes commençaient à perler sur ses joues. Elle sentait qu’elle ne tiendrait pas longtemps, et ses mains glissaient déjà. Elle voyait Tilus. Rien que Tilus. Tous leurs jeux, leurs histoires, leurs discussions animées, lui passaient devant les yeux.
Elle entendit un crépitement sur sa gauche. Tournant la tête pour voir l’origine de ce son, elle découvrit avec horreur une corde, probablement magique, qui se formait devant ses yeux, serpentant sur la paroi du gouffre dans sa direction. Elle lâcha la prise qui lui permettait de ne pas tomber, préférant mourir empalée plutôt qu’étranglée par une corde maléfique.
Mais la corde se rua sur elle, enlaça sa taille, serrant plus fort Liria quand celle-ci tentait de se libérer de son emprise. Liria fut tout de même soulagée de s’extraire du trou, malgré son inquiétude sur le sort que lui réservait la corde.
Sa surprise fut grande quand elle ne sentit plus le cordage sur sa taille, et elle retomba sur le sol, comme un chat, avec souplesse et agilité, sur ses deux jambes.
Elle se figea à la vue d’une femme, aux cheveux roux emmêlés, debout devant elle, tenant la corde magique dans la main, et qui lui souriait.

5 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>