Le panthéon de Yann Moix

Yann Moix est né en 1968. Il vient d’Orléans. Après une  » trilogie de l’amour  » (Jubilations vers le ciel (1996), Les Cimetières sont des Champs de fleurs (1997), Anissa Corto (2000), il s’est lancé dans une  » trilogie du monde moderne  » dont, après Podium (2002) et Partouz (2004), Panthéon (2006) est le dernier volet. Yann Moix, est également le réalisateur du film Podium, un des plus gros succès en salles de ces dernières années. Il prépare actuellement trois nouveaux films, Panthéon (en montage), Edith Stein (tournage automne 2006) et Cinéman (tournage début 2007).

Panthéon est un roman autobiographique, dans lequel Yann Moix décrit son enfance difficile. Pour oublier le monde dans lequel il vit, il se crée un panthéon où se cotoient les hommes qu’il admire. Il raconte surout son identification au président socialiste François Mitterrand « traité » de la même manière que lui par ses parents.

Voici un court extrait de ce roman magnifique : Je suis sorti du seul ventre possible : celui de ma mère. Je me souviens plus comment c’était à l’intérieur : il faisait chaud, comme dans toutes les mères. Dans les pères en général il fait plus froid : on viendrait au monde enrhumé. Ce n’était ni une bonne ni une mauvaise mère : une simple mère, toute bête, biologique et humaine, qui fait des grimaces à la clinique, vous impose des manies, vous façonne une vie pour la vie.
Je ne suis pas mort à la naissance, du coup je mourrai à la mort. Mon nom est Ian Moaks, ou Johann Mohaqs, ou Hans Moïse… Pas facile de trouver un pseudo : si ça continue je vais garder  » Yann Moix « , tant pis.
Je n’ai pas d’enfants. D’un strict point de vue biologique, je sais que j’ai la capacité de donner vie à un embryon humain. C’est psychologiquement que je suis pas  » cap « . Je ne suis pas assez adulte pour fabriquer de futurs adultes.  » Tant que je n’aurai pas d’enfant, je serai toujours un fils.  » (Sacha Guitry) Alors mes enfants sont là, bloqués dans la glotte de mon corps, à l’état de latence imbécile, ils habitent une hésitation.
Je n’ai pas eu d’enfants, j’ai eu des parents – deux. Une fille (ma mère) et un garçon (mon père). Je les ai eus en même temps. Ils n’arrêtaient pas de crier. Il a fallu que je les change tous les jours : ils n’ont pas beaucoup changé.  » J’ai cent fois répété à mes amis que j’étais un adepte de la morale d’Epictète, explique François Mitterrand au micro de France Inter le vendredi 14 octobre 1977. Ce sur quoi je peux agir, j’agis. Ce sur quoi je ne peux agir, je n’agis pas.  »
A la clinique, ils m’ont tellement tiré sur la tête que je hurle encore. Quand tu viens, c’est mauve et attaché. Les bébés arriveraient sans cordon, une fois hommes ils penseraient peut-être moins à se pendre. Naître, ça donne des idées qu’on n’aurait pas eues sinon.
- Il a pas l’air bien beau…
Moi, je n’ai pas été mauve. J’étais bleu paraît-il en sortant ; d’un très effrayant bleu outre-mère. Puis j’ai repris des couleurs. J’ai pris ma couleur. Je suis devenu rose moi. (En réalité), je n’ai pas crié tout de suite. Alors ma mère :
- Il m’a pas l’air bien futé non plus.
- Sgruiuhahhauuuahhahharrahh.
- Et un con de plus sur terre.
Dans les ventres de mère on a tendance à être un peu coupé des réalités ; il faut sortir au plus vite : on aurait la tentation de rester. Les ventres c’est provisoire, c’est ce qu’il faut se dire. Il faut bien que la vie nous jette dehors. J’aurais bien redoublé… Mais on s’habituerait trop à ne pas venir au monde. On finirait au cimetière sans avoir connu la peur. J »allais dire  » la peur de la mort  » mais toute peur, mais toutes les peurs sont la peur, sont des peurs de la mort. Elles se déguisent en pleins de trucs, en micropeurs parallèles, apparemment hors-sujet, déviantes, avatareques, masquées, travesties, en similipeurs d’autre(s) chose(s) : mais c’est la peur de mourir qui habite dedans, qui en est le centre l’épicentre le barycentre.
Si on passait sa vie dans les mères, il n’y aurait plus de place pour les suivants. Et plutôt mourir que de naître à plusieurs ! On meurt un par un. Je ne vois pas pourquoi je serais né en groupe. Une mère, ça peut se partager après, ou avant. Pas pendant. On naît mieux à l’unité. Quand tu commences à jouer des coudes dans le placenta, c’est que tu n’es pas fait pour le répit. C’est la jungle dès ta mère. La compétition a tout son temps pour pourrir tes jours. Dans les écoles, les facs, les femmes, les professions (dans des bureaux). Polytechnique, l’Ena, les Mines… On n’a pas vocation à être major de son accouchement.
Tu es sorti. Te voilà donc à l’abri de rien. Parmi tous les autres hommes déjà nés. Te voilà avec une vie devant. Le ventre de ta mère n’est pas vide : il est rempli par ton absence. Barbouillé. Saturé. Tu es encore dedans, mais en négatif. Tu existes comme un contour. Sous forme de dégâts. Elle est enceinte de ton emplacement. Il lui faudra faire le deuil de ta masse (gravitationnelle). Tu remplissais bien. Tu rendais son ventre important. Là voilà ave une existence en moins sous son pull.
Elle ne pourra plus peser tant. Elle se sent tellement légère : c’est une sainte en lévitation. Un miracle. Elle, elle voit ça comme une ablation : on lui donne un enfant mais on lui retire un fœtus. C’est naissance de l’un contre deuil de l’autre.
- Il est carrément laid tu veux dire !
Mais ça y est, c’est fait, tu es né.
La mère de François Mitterrand, par exemple, mit au monde François Mitterrand. Elle s’appelle Yvonne ; c’était à Jarnac, Charentes, le jeudi 26 octobre 1916. 22 rue Abel-Guy. Le médecin qui était là était un docteur de village et s’appelait Jules Hubert. Lorsque le docteur Hubert demanda à Yvonne Mitterrand comment elle comptait appeler son fils, celle ci répondit sans hésiter. Jules Hubert eut un sursaut :
- François Mitterrand, oh ! oh !
Le soir, au repas de la famille, il ajouta au menu ordinaire  » deux bouteilles de vin vieux « . Comme sa femme, madame Hubert et ses enfants, les petits Hubert, semblaient étonnés de ce luxe :
- Nous pouvons bien faire un petit extra ce soir, car je viens de mettre au monde François Mitterrand, notre plus grand président de la République.
Je n’avais plus qu’à l’admirer, à copier sa vie pour vivre enfin la mienne. Il a été mon sauveur. Si Mitterrand n’était pas né, je serais déjà mort.

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