Rochester, le dernier des libertins

Arguments esthétiques

Parmi les raisons que je peux avancer et qui sont les moins contestables, il y a Johnny Depp qui dans l’exorde annonce la couleur. Des ombres noires au niveau de ses orbites, sous son nez sur ses lèvres se s‘étalent, se rétractent, laissent place à une palette de vert clairement symbole de vice et chacun de ses mots sont d’une violence truculente. Il assène théâtralement quelques phrases, annonce qu’on ne l’aimera pas n’hésite pas à conclure sur le verbe « baiser ».
Et, voir Johnny Depp camper un rôle de liberté de manière crédible, c’est assez surprenant, même. Sa moelle est toute entière confite de mauvaiseté, c’est un plaisir à voir.
La première partie du film s’écoule de manière nombriliste et Rochester papillonne entre théâtre, cour et bordel comme il se doit à l’époque pour tout écrivaillon et théâtreux. On arrache ses lauriers au théâtre anglais. Le théâtre anglais dans toute sa sale splendeur d’art désarticulé est mis en scène sans fard. Et même si le film se serait déroulé à l’époque élisabéthaine, le film n’aurait été qu’à peine plus choquant puisque oui, le décorum vendu avec Shakespeare et Marlowe est vaseux, licencieux et teinté d’ivrognerie. Vous pouvez déposer votre mythe romantique dans la corbeille, merci bien.

Arguments littéraires
Mais je n’en ai pas fini de déployer mon éventail littéraire puisque comme je l’ai dit j’ai aimé ce film pour de mauvaises raisons, c’est-à-dire pour des raisons cérébrales. Le Personnage de Rochester est encore un archétype littéraire mais cependant, c’est le type de personnalités de papier qui me fait frétiller les antennes. De bout de sa talentueuse insolence jusqu’à sa déchéance alimentée de petite vérole, le personnage reste entier.
Mieux, il possède du génie. Il le sait. Et il se suicide artistiquement sur la scène en écrivant une pièce qui aurait pu être la meilleure de tout le temps mais qu’il rend volontairement vulgaire et polémique. Là où tous les autres dramaturges de son époque se servent de sa vie effrontée, du talent naturel qu’il possède, pour le réinjecter directement dans leur pièces et obtenir d’éphémères lauriers dont les fondations sont le plagiat, lui sait, insolent qu’il est, qu’il est meilleur. Et son orgueil est bien proportionnel à sa conviction. Mais le problème reste toujours le même et il se heurte à la société autant qu’à lui-même et finit comme tout bon personnage à la morale compromise. Malade.

Arguments intellectualo-philosophiques
Mais il y a un autre point qui a retenu mon attention : l’origine des penchants libertins et très clairement mise en évidence. Ce n’est qu’une possibilité mais elle me plait et elle est tellement wildienne que je n’ai pas pu ne pas la remarquer. Le présupposé est que Rochester est tellement insensible aux choses de la vie qu’il doit les prendre en grande quantité, d’où son libertinage. C’est un peu l’application intellectuelle des défaillances hormonales : quand un récepteur hormonal est défaillant, de plus grandes doses sont appliquées au dit récepteur pour obtenir une perception hormonale à peu près normale. Le procédés est ici le même et il en ressort toute sorte d’aspect qui, d’emblée, appartiennent au registre du tragique. L’autre palliatif – en plus de l’excès – à cette insensibilité est l’Art. Et là, il faut immédiatement s’embarquer dans une perspective philosophico-littéraire pour bien comprendre. Platon, sait-on, voyait dans l’Art une copie de la Nature. (Platon était d’un mysticisme intellectuel très désagréable cependant. Aristote et ses démonstrations logiques, toutes ampoulées d’empirisme était tellement plus mignon. ) Or ici, ce que Rochester ne sait saisir dans la Nature (ou la Vie) il le trouve dans l’Art. C’est un retournement de concept philosophique, un « paradoxe de fond » . Mais cet Art lui-même est duel puisque symbolisé par son amour pour une comédienne dont il tombe d’abord amoureux du jeu d’actrice. C’est d’autant plus complexe que lui-même est plus un actant de la vie réelle et elle, un actant de la vie imaginaire. J’ai un penchant mal placé pour ce genre de malversations philosophiques. Surtout quand elles sont liés à un aspect littéraire et amènent à parler de l‘intrusion de la vie dans l‘Art ou inversement. La chose est tout à fait dandyiste mais elle s’est ici appliquée au libertinage alors la vacuité et l’inversement socratique appliqués à Rochester, pourquoi pas?
Cette analyse peut-être facilement étayée par le balancement entre le théâtre, la cour qui en est également un et le reste des lieux et instants qui sont boueux et crus à l’excès. De la même manière la relation entre scène et coulisses est assez mise en exergue pour que je puisse me permettre de pratiquer ce petit raisonnement (notez que je m’évite du tort en ne parlant pas de nominalisme et d’Abléard)

Vague tentative de rester éveillé et de taper la fin de la critique

Du point de vue purement technique, la seconde partie du film s’abîme dans un aspect plus politique, longuet et obscur et l’intrigue est tellement resserrée sur Rochester que les autres personnages en deviennent des marionnettes aux fonctions imprécises que l’on a du mal à saisir.

Johnny Depp joue extrêmement bien, une fois de plus. Chaque film l’enrichit comme il enrichit lui même l’oeuvre. Il campe à merveille ce libertin que la société et l’excès rendent fou. Evidement, on retrouvera quelques uns de ses tics, et tocs, de toutes les petites choses qui font l’acteur qu’on reconnait. Et pourtant cela est difficile, tant il est plongé dans le personnage. Il lui apporte sa grâce, son charme lunaire, sa fragilité, son panache.
John Malkovich est assez méconnaissable. Et si je n’avais pas reconnu son regard qui tant de fois à captivé mon attention, éveillant en moi les chaleurs soudaines et volptueuses de… j’arrete, ça m’excite. Il interprète un Charles II haut, noble. Un roi. Pourtant tourné en ridicule quand il parle de son « inébranlable prestige » au moment où l’on remarque que le dossier de son siège est percé et usé, et ses chiens…. Ah, quelles sales bêtes

Aborder le thème d’une société de libertins (entendons donc les personnes de moeurs sexuelles libres, à l’époque) est une chose qui n’a jamais été aussi bien faite que dans l’adaptation des Liaisons Dangereuses. Ce film relevait presque, par certains détours de la Tragédie et de la Poésie.
Rochester, le dernier des libertins ne quitte jamais son Londres sale, son ambiance et ses lumières glauques. Il y a des scènes qui y trouvent du charme, bien entendu. Il y a de bons plans, de beaux jeux de lumières sur cette palette de couleurs pâles.
Cette bio échoue à restituer la stature de cet aristo rebelle. L’alléchante bande-annonce m’avait immédiatement fait lécher avidement la botte de ce personnage cynique, acide. Et pourtant, il n’est pas si attachant que cela. Il s’en dégage, pour mon avis, trop peu de sentiment malgrè la prestation magistrale de Depp.

Cette bio échoue à restituer la stature de cet aristo rebelle. L’alléchante bande-annonce m’avait immédiatement fait lécher avidement la botte de ce personnage cynique, acide. Et pourtant, il n’est pas si attachant que cela. Il s’en dégage, pour mon avis, trop peu de sentiment malgrè la prestation magistrale de Depp.
Outre-Manche, ce film doit faire un carton avec son lot de « b**** » et « ch***** » ( Je ne choquerais point vos esprits prudes). Moi, je l’ai trouvé malsain. Le thème du sexe libre peut être abordé en toute poésie, sous entente… mais aussi en vulgarité. Et c’est bien. Mais, tant qu’à faire dans la vulgaire, il faut aller jusqu’au bout. Etre vraiment vulgaire sur un thème, si l’on décide d’adopter la vulgarité, vaut mieux que de l’être trop peu. En effet, cela donne un goût malsain à la chose.

Tout cela est très « sexe flasque ». Je souhaitais être surprise, émerveillée, plongée dans cette époque que j’aime avec ces gants, ces perruques, et complots.
Certes, cela est plus proche de la réalité historique de l’époque. Mais c’est du Cinéma non ? Pourquoi ne pas nous offrir le cliché froufrous et parfums ?
Dommage de donner des chaussures trop petites à des pointures comme Depp et Malkocivh.

De plus, il faut noter qu’on a la franche impression que ce film a été sponsorisé par l’internationale janséniste et le « World Puritan Party ».

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