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Se taire ou hurler : les agressions du quotidien

SPOILER jurons et vocabulaire pas châtié du tout. 

Je me rappelle bien la première fois que j’ai été agressée verbalement : j’arrive à un passage piéton. Arrêtée au feu, une bagnole et 5 mecs à son bord. Des invectives, des provocations, des injures en apparence pas méchantes, d’une inquiétante banalité. Puis le sifflet, comme quand on appelle son chien. Je ne réponds pas. J’ai le culot de les ignorer, ces gugus même pas foutus de se garer, jouissant de leur puissance à demi-mesurée, dans leur voiture pourrave. À ce moment là, tout s’enchaîne très vite : je ne suis qu’une petite salope et je vais les s**er (explicit content). En tout cas c’est ce qu’ils gueulent, depuis leurs vitres baissées. Mais comme je ne réponds pas et que ça les énerve, un des types sort de la voiture, certainement pour me faire peur. Il repart en criant sale pute (tiens comme c’est original). 20 mins à me demander ce que j’ai bien pu faire de mal, ce que j’ai mal fait, pourquoi même en jean et en T-shirt dégueulasse je me fais emmerder, parce que tout ce que je veux c’est acheter un bouquin au Furet de Nord.

Ça ne s’arrête pas là. Un soir très froid, en allant faire un peu de courses après une journée de stage chiante, en compagnie d’une amie, je me dirige vers Euralille (pour tous les gens qui ne connaissent pas Lille, c’est LE COIN à voir par excellence – architecture, magasins, à proximité des gares et des cafés à tire-larigot). Son lacet défait, elle se baisse pour le nouer. Un groupe de 7 ou 8 gamins énervés pilent juste derrière nous. La suite est explosive : des insultes, des mots violents, une agression physique, des crachats à la figure. Sentiment de rage, de haine. Colère. Enfermée.

Et puis tout récemment, on essaie de me piquer mon portable. Sauf que le voleur ne s’attend pas à ce que je me mette à courir comme une dératée pour récupérer mon bien. Marre de ne rien faire, marre de toujours laisser faire. Mes proches me diront inconsciente, d’autres courageuse. Je récupère le téléphone mais je perds des lunettes à près de 300 boules dans cette baston improvisée. À côté d’une rue passante, devant des gens qui ne veulent pas me regarder ou m’entendre crier au secours. Je détale. À cet instant précis, j’ai juste envie qu’on me foute la paix. Je rentre dans un magasin, lieu où je pense être à peu près en sécurité. J’ai chaud. Je me rends compte que je saigne et que ma joue a été méchamment lacérée par des ongles un poil trop longs. La crise de larmes arrive après coup. J’appelle une amie, paniquée. Tout ce que je peux faire c’est pleurer, essayer de retrouver ma respiration.

Aujourd’hui encore, quand je m’en vais faire du running dans le parc à côté de chez moi, où se côtoient parents, poussettes, joggeurs et promeneurs, j’ai  le droit à mon lot de remarques. J’accélère quand je sens toute forme de « danger potentiel » se traduisant par des groupes de mecs qui ont envie de faire chier leur monde ou de reluquer.

Je ne sais pas pourquoi certaines personnes ressentent ce besoin d’humilier, de faire du mal sans raison. Pourquoi aux yeux de certains, les femmes sont des « putes « , « mal baisées « , « moches à crever » mais « bonnes » quand même : subir ce statut, ce peu de considération. Pourquoi tout passe par la violence, la soumission, les rapports de force. Pourquoi j’ai toujours une bombe lacrymo qui, si j’en crois les inscriptions sur le flacon, semble dater de la guerre 14-18. Pourquoi j’ai toujours des réflexes de meuf attardée quand je croise le chemin de personnes qui me semblent agitées ou pas nettes.  Je retourne ces questions là à chaque fois. Et ça ne fait pas sens. Ça ne peut pas faire sens.

Une bonne baigne pour me défendre, c’est peut-être la seule chose que je devrais faire et je ne sais pas. À la rigueur je griffe: ça me donne l’air d’un chat psycho qui s’est foutu sur la tronche avec d’autres chats tout aussi cons que lui. J’ai peur, je suis tétanisée. On m’a parlé des sports de self défense. On m’a seriné le « mais te servir de ton poing c’est pas compliqué pourtant? ». Si ça l’est. Ça veut dire porter la main sur un être humain, aussi ignoble / méchant / monstrueux soit-il. Et je n’y arrive pas.

J’ai fait écho à Jack Parker, dans un de ses témoignages. J’ai pensé à cette fille originaire de Tourcoing (à côté de Lille), qui a subi une agression sexuelle, dans une rame de métro que je suis amenée à prendre régulièrement. Je ne suis pas là pour me plaindre ou vous faire le coup de la pauvre petite biche estropiée (à ce moment là ça serait pas très stratégique de ma part). Je suis là pour vider un peu mon sac, faire partager mon expérience personnelle, mais surtout pour dresser le bilan : un tas d’individus (dont vous et moi) tentent de se battre face aux  gestes ou mots violents plus vraiment supportables (qui les touchent eux ou qui touchent les autres).

Malgré tout, ça continue.

Écoeurée, c’est le mot. Écoeurée du comportement de ces petits cons, qui trouvent du plaisir à faire souffrir et à rabaisser. Écoeurée aussi de voir que même entourée d’une foule, on est seul(e). Et qu’il faut apprendre à se débrouiller sans l’aide de personne.

Je pense qu’on est beaucoup à partir du même constat: il est temps que les choses changent. Plus je réfléchis à tout ça et plus je commence à me dire qu’un jour, j’aurai la force – pour moi et pour les autres. Ce déclic qui me permet de crier, de gueuler comme une sirène de pompier, de frapper avec mes mains, même si elles sont minuscules, de répondre délicatement ou pas, un jour ça viendra (un peu comme ces fenêtres pop-up qu’on voit apparaitre par magie sur son écran d’ordinateur). Et je sais que j’en suis capable.Défendre mon corps, mon intégrité, blinder mes oreilles contre un flot de grossièretés moches et infondées.

Il est temps qu’on se serre les coudes, qu’on soit un peu plus malins, un peu plus rapides, un peu moins peureux. 

Prudence, certes. Mais pas de lâcheté (appeler la police depuis son téléphone,  lorsque l’on voit une personne en détresse ça n’est pas risquer sa vie – ne rien faire du tout c’est risquer de laisser l’autre en danger). De l’entraide, aussi. Pour que ce genre de choses soit appréhendé différemment et qu’à l’avenir, on ne doive pas ressasser notre dernière agression en date, ou celle dont tout le monde parle dans les journaux.

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(je trouve que ce gif de Ryan Gosling, c’est un peu le symbole d’espoir dont on a besoin).

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